CAMÉÉ, groupe d'entraide en santé mentale

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Témoignage de Jean-Nicolas

 

Ces témoignages ont deux buts : 

Diminuer les préjugés en donnant 
un portrait plus fidèle de notre réalité ;

Donner de l'espoir à d'autres personnes 
qui, comme nous, sont aux prises avec 
des problèmes de santé mentale.

Pour lire d'autres témoignages, suivez le lien en bas de cette page. 


Le début des années 1990 a été très difficile. Toutes sortes d’embûches et de tracas s’accumulaient et je ne voyais pas la lumière au bout du tunnel.

Comme je me repliais sur moi, je ne contactais plus ma famille. Je n’en pouvais plus de me faire donner des conseils qui n’en étaient pas. J’ai entendu des phrases comme « Donne-toi un coup de pied dans le derrière » ou «  Ça va passer ».

En même temps, je constatais que j’avais perdu le contrôle sur ma vie, que je ne voyais aucune solution à mes problèmes et que pour les personnes autour de moi je n’étais pas normal ni fréquentable.

Au printemps de 1992, j’avais non seulement le goût de disparaître, mais je commençais à explorer les moyens de le faire proprement, rapidement et sans souffrir. Cela faisait plusieurs mois que je n’avais aucun contact avec ma famille. Une de mes sœur a donc décidé de reprendre contact.

Ma sœur m’a proposé l’hôpital. J’avais mal à l’âme, pas au corps. Je refusais donc d’y aller. Elle s’est renseigné pour trouver une autre solution. Elle a contacté un centre d’intervention de crise, Tracom. L’intervenante est venue chez moi. Elle m’a parlé des choix qui s’offraient à moi. Dieu merci, la famille n’était pas le seul choix… Ma sœur écoutait attentivement et était prête à m’aider dans mes démarches. Nous nous sommes entendu pour que j’aille à l’urgence psychiatrique.

Je ne me rappelle pas vraiment de tout ce qui s’est dit, mais j’ai abouti à l’urgence du Royal Victoria. L’intervenante me disait que cet hôpital avait une bonne réputation et qu’elle-même, confrontée à ce choix irait là plutôt qu’à un autre hôpital. Comme l’urgence prend les personnes de n’importe quel secteur, ma sœur m’y a reconduit et elle a attendu avec moi. Sa contribution s’est à peu près arrêté là. Elle se sentait peut-être dépassée par les événements, et de son point de vue, elle avait fait sa part.

Je ne connaissais rien du monde psychiatrique, à part bien sûr, l’image qui est projetée dans les média. Dans les bandes dessinées de mon enfance, il y avait un personnage qui se prenait pour Napoléon Bonaparte. Un autre qui courrait à quatre pattes en jappant après celui qui, pour son malheur, se prenait pour un chat. Sans oublier celui qui portait un entonnoir sur la tête… Me joindre à ce groupe représentait une déchéance.

À l’urgence, un premier médecin m’a examiné. Un gros doigt dans l’oreille, le stéthoscope froid dans le dos, la totale. Ensuite, deux psychiatres mon finalement reçu dans un petit bureau. Là, c’était très étrange. Elles étaient toutes deux anglophones et jeunes. La plus jeune était vraiment bilingue et faisait son internat de 3 ou 4 mois en psychiatrie. L’autre qui ne parlait pas beaucoup était une vraie psychiatre, elle demandait parfois à sa collègue de traduire pour que l’on soit sûr de ce qui était dit. Je m’attendais à parler de mon enfance. J’ai compté à rebours, j’ai parlé de mes jours sans sommeil, de l’anxiété, des idées de suicide. J’ai même donné quelques uns des moyens que j’avais prévus. Je n’ai pas été très convainquant, elles m’ont retourné chez moi avec mes bagages (j’avais apporté un sac à dos avec pyjama, brosse à dents, sous vêtements…). L’aînée m’a prescrit du Rivotril et m’a donné rendez-vous à la clinique des troubles de l’humeur pour le lendemain.

Ma sœur m’a reconduit à la clinique, une magnifique résidence sur la rue des Pins. Seul, je n’aurais peut-être pas été capable de m’y rendre. Deux femmes psychiatres anglophones, Israël et Goddard, m’ont posé les mêmes questions et j’ai donné les mêmes réponses. J’ai reçu le même diagnostique: PMD. Et on me retourne chez moi avec mes bagages que je n’avais pas défait.

J’avais rendez-vous à toutes les semaines, le mercredi à 9h30 am avec le docteur Goddard. À chaque fois, j’apportais mon sac à dos avec mes bagages dans l’espoir d’être hospitalisé, d’être sorti du monde. Après quelques semaines, elle me transféra aux soins du docteur Cervantès qui lui trouvait que je serais très bien avec le docteur Gadhirian. En huit mois, j’ai donc vu 6 docteurs en plus du généraliste de l’urgence. À chaque fois il me fallait raconter la même histoire. À force de la raconter, ma vie me semblait banale et les mêmes événements qui m’ont tant ébranlé semblaient extérieurs. C’est comme si ma vie se détachait.

De cette période, j’ai une vague notion du passage du temps. Il y a beaucoup de flou. Je prenais des médicaments en grandes quantité. 

Je n’ai aucun souvenir de l’été de 1992. Je sais que j’ai payé mon loyer, je n’ai pas été mis à la rue. Je suis certain d’avoir mangé, j’étais vivant. Mais je ne sais pas à quoi j’ai pu occupé mon temps. C’est un journal acheté dans un moment de plus forte lucidité qui m’a appris que nous étions à la fin de septembre.

À ce moment, la dose de médicaments avait diminuée. Le médecin du moment venait de s’apercevoir que je ne « fonctionnais » pas.

J’avais un sentiment désagréable quand je marchais dans ma rue. Encore pire, quand j’allais au dépanneur du coin.

Lorsque je prenais une forte dose de médicaments, de quoi avais-je l’air ? Ou, ai-je fais quelque chose qui expliquerait les regards que je sentais ?

C’est une question dont je redoute encore la réponse. 

En faisant du ménage dans ma vie et mon appartement, je retrouvais des souvenirs de mes études.

Des livres scolaires, quelques relevés de notes, une ou deux offres d’emploi. Voilà toute ma science, mon existence et ce que j’avais cru mon avenir que je ramassais dans une enveloppe brune pour les ranger au fond d’un tiroir.

Ne voulant surtout pas penser à l’avenir, qui ne serait jamais plus ce que j’avais prévu, j’ai demandé conseil auprès de mon médecin. Il y avait sûrement quelque chose que je pouvais faire pour passer mes journées, pour donner de la vie à mes heures. Si cela pouvait être assez prenant, je n’aurais pas le temps de penser, donc de regretter et de m’apitoyer.

J’en avais assez de ma routine de faux jeune travailleur. Je prenais le métro vers 10h00 am pour me rendre à la Place Versaille. Là, j’allais au restaurant près de l’escalier qui mène aux salles de cinéma. Je commandais un café qui pouvait me durer des heures. La serveuse n’était pas dupe de mon manège. Elle voyait bien que je n’allais pas bien. Elle a toujours été compréhensive et gentille. Je me demande encore si elle a une personne parmi ses proches qui a des problèmes de santé mentale…

À la clinique, on m’a donc remis un dépliant d’une ressource communautaire qui intervient par l’art. Ayant déjà peint, je sentais que c’était une voie à suivre.

Aucun rendez-vous n’était nécessaire. J’ai pris quelques jours avant de me décider à aller voir ce que c’était. Arrivé au coin de la rue, j’ai vu que l’édifice était bordé de 3 ou 4 maisons de chaque côté. J’ai avancé sur le trottoir du côté opposé. Je regardais la porte. La porte me regardais de plus en plus à chacun de mes pas.

Qui avait-il de l’autre côté ? Je connaissais le vide, les journées à la bibliothèque municipale, les longues heures à prendre un café en étant anonyme. Mais ça, je ne connaissais pas.

J’ai tremblé à l’extrémité sud de la rue. J’ai pleuré au nord. J’ai remonté et redescendu la rue plusieurs fois. J’ai finalement pris une grande respiration et j’ai traversé la rue en diagonale vers la maudite porte.

J’ai pris tellement de temps à entrer que l’activité était terminée. Dans l’atelier, des trisomiques et des personnes avec une déficience intellectuelle rangeaient leur matériel et leurs œuvres. Ils venaient de peindre sur des t-shirts. Avec le recul, ils semblaient tous plutôt sympathiques. Mais étais-je devenu diminué au point que l’on m’envoie avec des déficients intellectuels ? L’intervenante en avait plein les bras avec son monde. Elle m’a expliqué des choses que je ne pouvais comprendre dans l’état où ce que je voyais me confinais. Elle m’a donc demandé de revenir le lendemain pour une activité où les participants avaient un vécu en santé mentale.

Je suis retourné chez moi complètement dévasté. Ils ne m’ont jamais revu.

À quoi cela m’avait-il servi de prendre 9 comprimés de lithium par jour ? Qu’à me mettre dans des situations où je devais prendre plus de Rivotril ?

À ce moment, sans que je le sache, quelque chose entre moi et la psychiatrie s’est brisé. La confiance aveugle, la docilité et la soumission même, tout cela venait de prendre le bord.

J’ai parlé à mon docteur des effets indésirables du lithium. Il m’a suggéré de rencontrer la diététicienne de la clinique. Elle m’a parlé de diète, de bien faire attention à toutes sortes de choix alimentaires et de surveiller mon poids. Je pesais alors 120 livres. Je pesais 160 livres avant d’entrer en dépression. J’ai compris que je perdais mon temps.

C’est à ce moment que j’ai décidé de diminuer la quantité de lithium que je prenais. J’en avais assez des douleurs abdominales, des tremblements quand je prenais quelque chose dans mes mains, de tous ces flacons de pilules gros comme des pots de confitures que je devais traîner partout.

Je remettais beaucoup de choses en question et je questionnais beaucoup de choses.

Je venais de passer trois années à me faire dire que je ne pouvais pas vraiment penser à travailler. On m’avait dit que j’étais dépendant du lithium comme les diabétiques de l’insuline.

En prenant moins de Rivotril, des situations banales, des obligations quotidiennes devenaient difficiles à affronter. Il m’a fallut réapprendre à vivre comme les humains le font: en étant atteint par les choses, par les personnes et en faisant face aux situations où nous sommes impuissants sans croire que cela veut dire que nous sommes incompétents ou finis.

J’ai fuis dans la lecture. D’abord le journal disponible au restaurant. La longueur des articles était généralement proportionnelle à ma capacité à retenir ce que j’avais lu, une fois rendu à la fin de l’article. Pour les livres, cela à pris plus de temps. Les bandes dessinées m’ont aidé grâce au support de l’image. Je pouvais donc suivre une histoire plus longue que le compte-rendu d’un fait divers.

Puis, j’ai lu des recueils de courtes nouvelles. Les nouvelles se sont allongées en courts romans puis en vrai livres.
J’ai alors participé à un programme Extra pour le retour au travail. Je travaillais 20 heures par semaine avec des enfants de 9 à 11 ans. Je revenais chez moi épuisé et je me couchais. Comme j’étais dans un milieu où tout le monde revenais au travail après une ou des épreuves, je n’étais pas anormal. J’étais enfin comme tout le monde.

Par la suite, le programme terminé, j’ai appliqué à divers endroits, toujours pour travailler avec des jeunes. J’ai abouti, par le jeu du hasard, dans un groupe d’entraide en santé mentale. Là, j’ai été confronté à mon passé. C’était une autre étape. Le travail m’avait permis de fuir. Il me donnait l’apparence de la normalité. Mais, depuis j’ai appris qu’enfouir le passé, c’est cela qui n’est pas normal.

Par la suite, j’ai appliqué à CAMÉÉ. Ici, il n’y a pas de cachette sur mon vécu. Cela fait partie de moi, et même de mes compétences .

CAMÉÉ me permet d’explorer de nouvelles choses. J’anime, j’administre, je supervise, j’organise. Toutes des choses que je n’ai jamais faites en même temps dans le même emploi. Comme je fais des choses nouvelles et que j’apprends continuellement, je grandis toujours. Le fait de travailler avec des personnes qui ont un vécu commun est libérateur. On a le droit d’avoir des problèmes de santé mentale.

J’ai le sentiment que tout ce que j’ai vécu m’a enrichi. Je ne suis pas celui que, plus jeune, j’ai rêvé d’être . Et je ne le serai jamais.
Et c’est mieux ainsi.



Jean-Nicolas



 




Dernière mise à jour du site le 14/05/2008
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